Franchise et commerce organisé en Afrique de l’Ouest : D’une importation de modèles à la construction d’un écosystème africain durable.
Pourquoi l’Afrique n’a pas besoin de moins de franchise — mais de meilleures franchises
Par Yaovi Kokodoko
Consultant en structuration de modèles économiques – Afrique de l’Ouest
Résumé exécutif
La franchise et le commerce organisé représentent l’un des leviers les plus puissants pour structurer l’économie africaine :
formalisation des PME, création d’emplois, diffusion des standards, montée en compétence managériale.
Ces outils ne sont ni mauvais, ni inadaptés par nature.
Mais en Afrique de l’Ouest, leur transposition mécanique depuis l’Europe ou l’Amérique du Nord a trop souvent produit l’effet inverse : fragilisation des entrepreneurs locaux, destruction de capital privé et perte de confiance dans les modèles structurés.
La bonne nouvelle est essentielle : Le problème ne réside pas dans la franchise elle-même, mais dans sa conception, sa gouvernance et son accompagnement.
Cet article propose une lecture à 360°, ancrée dans les réalités de terrain, pour :
- comprendre les causes profondes des échecs observés,
- identifier les modèles qui fonctionnent réellement,
- souligner le rôle central que peuvent jouer des initiatives comme l’AFCAA,
- et esquisser les évolutions nécessaires pour faire émerger une franchise africaine mature, crédible et créatrice de valeur locale.
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Pourquoi la franchise reste une opportunité majeure pour l’Afrique
Il est important de commencer par une vérité trop peu rappelée :
l’Afrique a besoin de franchise et de commerce organisé.
Dans des économies où :
- plus de 80 % de l’activité reste informelle (Banque mondiale),
- l’accès au financement est limité,
- la transmission des savoir-faire est fragmentée,
la franchise peut :
- accélérer la formalisation,
- réduire la courbe d’apprentissage entrepreneuriale,
- mutualiser les risques,
- structurer des chaînes de valeur locales.
Les pays qui ont réussi leur industrialisation légère — Brésil, Turquie, Maroc, Afrique du Sud — ont tous utilisé des formes adaptées de franchise et de commerce associé.
Le débat ne porte donc pas sur la présence de la franchise en Afrique, mais sur le type de franchise qui peut réellement fonctionner sur le continent.
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Le constat terrain : une promesse encore largement non tenue
En Afrique de l’Ouest, les données officielles sur la performance des franchises sont rares.
Mais les constats empiriques sont largement partagés par :
- les banques commerciales,
- les cabinets d’audit,
- les investisseurs privés,
- les entrepreneurs eux-mêmes.
Sur les franchises importées (hors Afrique du Sud) :
- une majorité ne dépasse pas 3 à 4 ans d’exploitation,
- beaucoup survivent sans atteindre la rentabilité attendue,
- certaines ferment discrètement, sans communication ni retour d’expérience.
À l’inverse :
- Afrique du Sud : taux de survie à 5 ans supérieur à 85 % (FASA)
- Brésil : environ 75–80 % à 5 ans (ABF / Sebrae)
La différence ne tient pas au talent entrepreneurial.
Elle tient à l’ingénierie des modèles et à la gouvernance des écosystèmes.
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Les frictions structurelles : une lecture systémique
L’erreur la plus fréquente consiste à analyser les échecs au niveau du point de vente.
En réalité, le problème est systémique.
Pouvoir d’achat réel
Un concept positionné “milieu de gamme” en Europe devient un produit élitiste en Afrique de l’Ouest, où le revenu médian mensuel reste inférieur à 100 000 FCFA dans de nombreux pays.
Logistique et dépendance à l’import
Les économies d’échelle théoriques sont souvent neutralisées par :
- les droits de douane,
- la volatilité des devises,
- les délais portuaires,
- les ruptures de stock.
Rigidité contractuelle
L’interdiction de sourcer localement, même à qualité équivalente, fragilise la compétitivité du franchisé et empêche l’ancrage économique local.
Déséquilibre du partage du risque
Dans de nombreux cas :
- le franchisé supporte l’investissement, l’endettement et les charges,
- le franchiseur sécurise ses revenus via royalties, marges fournisseurs et droits d’entrée.
Un modèle où le risque est asymétrique ne peut pas être durable.
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Ce qui fonctionne déjà en Afrique (et pourquoi)
Il est essentiel de le dire clairement :
des modèles fonctionnent en Afrique.
Les concepts conçus localement
Restauration, éducation privée, services à la personne, distribution :
les concepts pensés dès le départ pour les réalités locales affichent souvent :
- des coûts maîtrisés,
- une forte traction client,
- une capacité de duplication progressive.
Les master franchises intelligentes
Lorsqu’un opérateur local dispose :
- d’un pouvoir d’adaptation produit,
- d’une liberté de sourcing,
- d’une autonomie tarifaire,
les performances changent radicalement.
Le commerce associé structuré
Mobile money, carburants, biens de grande consommation :
là où les règles sont claires, les marges réalistes et la gouvernance équilibrée, le modèle est résilient.
- Le rôle clé — et prometteur — de l’AFCAA
C’est ici que l’initiative de l’AFCAA prend tout son sens.
Dans un environnement où :
- l’information est asymétrique,
- les entrepreneurs sont souvent isolés,
- les modèles circulent sans filtre critique,
une plateforme continentale dédiée à la franchise et au commerce associé est non seulement pertinente, mais nécessaire.
L’AFCAA joue déjà un rôle important :
- mise en réseau des acteurs,
- visibilité des initiatives,
- création d’un espace de dialogue panafricain.
C’est une base indispensable.
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Comment l’AFCAA peut devenir un acteur structurant de référence
Pour franchir un cap et maximiser son impact, l’évolution naturelle de l’AFCAA pourrait s’articuler autour de trois axes complémentaires.
- Centre de connaissance et de transparence
- Collecte et publication de données sectorielles africaines
- Suivi des performances réelles des réseaux
- Diffusion d’analyses indépendantes
- Plateforme de formation et de protection
- Formation des candidats franchisés à la lecture économique des modèles
- Sensibilisation aux risques contractuels
- Médiation entre franchiseurs et franchisés
- Force de proposition institutionnelle
- Contribution à l’élaboration de cadres juridiques protecteurs
- Dialogue avec les États et les organisations régionales
- Promotion de standards africains de franchise responsable
À ce niveau, l’AFCAA ne serait plus seulement un label ou un événement,
mais un pilier de l’écosystème économique africain.
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Une opportunité historique pour la décennie à venir
L’Afrique de l’Ouest entre dans une phase critique :
- urbanisation rapide,
- montée progressive de la classe moyenne,
- transformation des modes de consommation.
La franchise et le commerce organisé peuvent :
- structurer cette transition,
- créer des champions régionaux,
- renforcer les économies locales.
Mais cela suppose un changement de paradigme :
- passer de l’importation à la co-construction,
- de la dépendance à l’autonomie,
- du marketing à l’ingénierie économique.
Conclusion : construire, enfin, une franchise africaine mature
L’Afrique n’a pas besoin de rejeter la franchise.
Elle a besoin de la réinventer à partir de ses réalités.
Des initiatives comme l’AFCAA montrent que cette prise de conscience est en marche.
La prochaine étape consiste à transformer cette dynamique en infrastructure intellectuelle, économique et institutionnelle durable.
C’est à ce prix que la franchise cessera d’être un mirage pour devenir :
- un outil de création de valeur,
- un accélérateur de compétences,
- un levier de développement endogène.
La décennie qui s’ouvre est décisive.
Les choix faits aujourd’hui détermineront si la franchise en Afrique de l’Ouest sera un héritage subi ou une architecture maîtrisée.
Yaovi Kokodoko
Consultant – Structuration de modèles économiques en Afrique de l’Ouest