Pourquoi l’Afrique francophone est le prochain grand territoire de la franchise structurée — et ce qui manque encore
« L’Afrique est le marché de demain. » On l’entend depuis vingt ans. C’est vrai. C’est aussi une manière commode d’éviter la vraie question : pendant combien de temps encore, et à quelles conditions ?
J’accompagne depuis plusieurs années des franchiseurs européens dans leur développement international. Ce que je constate sur le terrain, ce n’est pas un manque d’appétit pour la franchise. C’est un manque de préparation — et il se situe rarement là où on l’imagine.
Les chiffres d’abord
Le Maroc compte 745 réseaux actifs, 20 milliards de dirhams de chiffre d’affaires sectoriel et une croissance annuelle moyenne de 25 % sur quinze ans. La Tunisie compte entre 250 et 300 enseignes, près de 4 000 points de vente — avec un détail qui mérite attention : les franchises locales représentent désormais plus des deux tiers des réseaux et 80 % des points de vente. La Côte d’Ivoire, première économie de la zone UEMOA, croît de 6,5 % en 2024 avec 200 enseignes actives. Le Sénégal vise 6 à 7 % de croissance en 2025, portée par la production de pétrole et de gaz.
Ce ne sont pas des marchés « potentiels ». Ce sont des économies en mouvement, avec des entrepreneurs formés et capitalisés qui recherchent activement des systèmes éprouvés à exploiter.
Le problème, en général, ce n’est pas le candidat.
Le problème vient le plus souvent du franchiseur
Beaucoup d’enseignes européennes arrivent avec un contrat traduit, une semaine de formation et l’idée que leur modèle voyagera intact. Il ne voyage pas intact. Il voyage si le franchiseur a anticipé les écarts — réglementaires, logistiques, culturels, financiers — et documenté la manière de les gérer. Ceux qui ne l’ont pas fait découvrent deux ans plus tard que leur master-franchisé improvise. Et quand un master-franchisé improvise, c’est la marque qui en subit les conséquences.
Prenons le financement. Dans chaque pays d’Afrique francophone, sans exception, l’accès au crédit demeure un obstacle concret pour les franchisés locaux. Les banques ne connaissent pas le modèle de la franchise. Le droit d’entrée est perçu comme une dépense sans contrepartie tangible. Des mécanismes existent — FONGIP et BNDE au Sénégal, le Plan Rawaj au Maroc, les lignes de crédit de la BOAD en Afrique de l’Ouest — mais aucun programme structuré spécifiquement autour de la franchise n’a encore été déployé à l’échelle régionale. Afreximbank l’a documenté noir sur blanc dans son Africa Franchise Report 2022 : le déficit de financement dédié est l’un des deux principaux obstacles au développement du secteur.
Un franchiseur qui ignore cela se retrouve avec un master-franchisé incapable de recruter. Non parce que les candidats sont rares. Parce que personne ne peut les financer.
Ce qui manque structurellement
Sur le plan juridique, la Tunisie est aujourd’hui le seul pays d’Afrique francophone doté d’une loi spécifique à la franchise — la loi n°2009-69, assortie d’un document d’information précontractuel obligatoire vingt jours avant la signature. Le Maroc, malgré ses 745 réseaux actifs, fonctionne toujours sans législation dédiée. L’Algérie cumule l’absence de loi et des contraintes de transfert des redevances qui bloquent concrètement l’entrée des franchiseurs étrangers. Dans la zone OHADA — Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun — une proposition vise à insérer un chapitre dédié à la franchise dans l’Acte uniforme relatif au droit commercial général. Si elle aboutit, elle harmoniserait le cadre contractuel de 17 États membres d’un seul coup. C’est le projet législatif le plus important à suivre.
Sur la formation : les candidats à la master-franchise manquent souvent d’exposition aux mécanismes propres au secteur — gestion de réseau, redevances, audits, relation franchiseur-franchisé. Des associations existent et accomplissent un travail utile — la FMF au Maroc, l’ATF en Tunisie, la FIF en Côte d’Ivoire depuis 2001, l’ASF au Sénégal. Mais une formation certifiante, ancrée dans les réalités locales, reste largement à construire.
Sur la visibilité des réussites : CFAO Consumer Retail exploite la master-franchise Carrefour en Afrique de l’Ouest et centrale — 14 magasins en Côte d’Ivoire, 8 au Cameroun en 2025. KFC est présent dans quatre pays francophones. Ces opérations existent, elles tournent, et elles sont rarement documentées comme des modèles reproductibles. C’est un travail que l’écosystème doit encore mener collectivement.
Ce que nous construisons depuis le Luxembourg
Depuis la création de la Luxembourg Franchise Association (LuxFA) en juin 2025, je travaille à faire du Luxembourg un point d’entrée structuré pour les franchiseurs visant une expansion sérieuse vers la région MENA et l’Afrique francophone. Pas un intermédiaire de plus. Un ancrage institutionnel, doté des outils juridiques, des connexions de réseau et de la rigueur documentaire qu’exige ce type de développement.
L’Afrique francophone est prête. La franchise s’y développe déjà — les chiffres le prouvent.