Franchise en Afrique : faut-il enfin bâtir notre propre modèle ?
Par la rédaction — Africa Franchise Forum Magazine
UN SECTEUR QUI EXPLOSE SANS FILET
Les chiffres donnent le vertige. Au Maroc, la franchise a progressé en moyenne de 25 % par an sur quinze ans, portée par 745 réseaux (dont 84 % d’enseignes internationales) pour un chiffre d’affaires cumulé de 20 milliards de dirhams. Les autorités marocaines, à l’occasion du Morocco Franchise Exhibition 2025, ont même évoqué une expansion possible de 500 % dans le commerce de détail, la restauration et les services aux entreprises d’ici 2030.
En Côte d’Ivoire, le mouvement suit une trajectoire comparable : plus de 200 enseignes opèrent déjà sous ce format, générant des milliers d’emplois, dans un secteur que les acteurs locaux décrivent eux-mêmes comme encore « en phase de structuration ».
Un état des lieux régional confirme que le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Cameroun forment le peloton de tête de la franchise en Afrique francophone, la restauration rapide restant le secteur le plus développé, tandis que la diversité des législations commerciales d’un pays à l’autre demeure l’un des principaux freins à l’harmonisation du secteur.
Le paradoxe est là : une croissance à deux, voire trois chiffres, sur un socle réglementaire et institutionnel resté largement informel.
LE VIDE JURIDIQUE PERSISTANT.
Le constat dressé par l’International Franchise Association elle-même est sans appel : aucun pays du continent (pas même l’Afrique du Sud, pourtant dotée de l’économie de la franchise la plus mature) n’a introduit de législation spécifiquement dédiée à la franchise.
En l’absence de loi-cadre, ce sont les associations nationales, comme l’Association égyptienne de développement de la franchise ou la Franchise Association of Southern Africa (FASA), qui tentent de faire respecter des codes de déontologie et de bonnes pratiques, notamment sur l’information précontractuelle et le règlement des différends.
Leur seul levier de coercition reste, en dernier recours, l’exclusion des membres qui contreviennent aux règles.
C’est la Kenya Franchise Association qui a le mieux formulé l’ambition d’une gouvernance véritablement endogène, en proposant la création d’un comité national de développement de la franchise réunissant l’État, la Banque africaine de développement et la communauté financière locale.
Reste que, comme le souligne l’IFA, le manque de financement pour l’initiative entrepreneuriale demeure l’un des principaux obstacles à l’essor des systèmes de franchise proprement africains.
En Côte d’Ivoire, le diagnostic est identique : un secteur jeune, une fédération nationale (la Fédération Ivoirienne de la Franchise) existante et en construction de sa notoriété et de sa représentativité au plan national, des défis structurels concentrés sur le financement, la formation et la réglementation, et un marché où près de 80 % des enseignes implantées restent internationales.
LES MODÈLES STANDARDS : QUAND L’AFRIQUE EMPRUNTE LA GRAMMAIRE DES AUTRES.
Trois grandes écoles dominent aujourd’hui la structuration mondiale de la franchise, et ce sont elles (davantage que des cadres pensés pour le continent) que les opérateurs africains reproduisent, faute d’alternative continentale mature. Chacune a sa propre méthode pour transformer une entreprise « lambda » en réseau structuré, ses propres outils juridiques, et sa propre philosophie du contrôle de marque.
Pour bien saisir ce qui se joue dans la question de l’endogénéité africaine, il faut descendre d’un cran et regarder comment, concrètement, chaque école fait passer une entreprise du statut de « bonne affaire locale » à celui de réseau franchisable.
L’école nord-américaine : la discipline du document et de l’unité pilote.
Portée par l’International Franchise Association (IFA), l’école nord-américaine structure une entreprise en franchise selon une méthode très codifiée, presque procédurale.
Avant toute vente de franchise, l’entreprise doit avoir validé son concept sur au moins une unité pilote rentable, documenté l’intégralité de son savoir-faire dans un manuel opératoire, puis rédigé un document d’information précontractuelle détaillé (le Franchise Disclosure Document) remis au candidat franchisé un délai fixe avant la signature.
Le contrôle qualité repose sur des standards d’exploitation stricts et un droit d’audit permanent du franchiseur sur ses franchisés.
L’expansion internationale se fait ensuite classiquement par master franchise (un opérateur local reçoit le droit de sous-franchiser tout un pays ou une région) ou par accord de développement de zone (area development), où l’opérateur s’engage sur un calendrier d’ouvertures mais exploite lui-même chaque unité sans sous-franchiser. *
Ce modèle, très américain dans son culte du contrat écrit et de la traçabilité documentaire, laisse peu de place à l’oralité et aux arrangements informels — ce qui, en Afrique, se heurte souvent à des pratiques commerciales encore largement relationnelles.
En pratique, la méthode nord-américaine de « franchisage » d’une entreprise lambda suit un enchaînement quasi normalisé :
- Preuve de concept sur unité pilote. L’entreprise exploite en propre au moins un point de vente pendant une période suffisante ,généralement un à deux exercices comptables, pour démontrer sa rentabilité, la reproductibilité de ses processus et l’existence d’une clientèle fidélisée. Aucune vente de franchise n’est envisageable avant cette étape.
- Codification du savoir-faire. L’ensemble des procédures (approvisionnement, recettes ou protocoles, gestion des stocks, management du personnel, normes d’hygiène ou de service) est consigné dans un manuel opératoire (operations manual), véritable colonne vertébrale juridique et pédagogique du réseau.
- Sécurisation de la propriété intellectuelle. Dépôt de la marque, des logos et, le cas échéant, des recettes ou procédés auprès de l’office national compétent (aux États-Unis, l’USPTO), condition préalable à toute concession de licence de marque.
- Rédaction du document d’information précontractuelle. Le Franchise Disclosure Document détaille, sous une vingtaine de rubriques standardisées, l’historique du franchiseur, les litiges en cours, les redevances, l’investissement initial total, les obligations réciproques et la liste des franchisés existants. Il doit être remis au candidat un délai minimal avant toute signature ou tout versement de fonds.
- Construction du modèle économique du réseau. Fixation d’un droit d’entrée forfaitaire (franchise fee), d’une redevance périodique assise sur le chiffre d’affaires (royalty, en général 4 à 8 %), et souvent d’une contribution à un fonds marketing commun.
- Choix du véhicule d’expansion. Franchise unitaire, master franchise ou accord de développement de zone, selon la vitesse de croissance visée et le degré de délégation du contrôle accepté par le franchiseur.
- Mise en place du dispositif de formation et d’audit. Formation initiale obligatoire, visites de contrôle qualité récurrentes, droit d’audit comptable et opérationnel permanent — le franchiseur reste responsable de l’homogénéité de l’enseigne sur l’ensemble du réseau.
L’école européenne : la contractualisation encadrée par la déontologie collective.
Portée depuis 1972 par la Fédération Européenne de la Franchise (EFF), l’école européenne structure la franchise moins par la procédure individuelle que par la discipline collective de la profession.
Dix-sept associations nationales accréditées appliquent un Code de déontologie unique, fondé sur la bonne foi, l’équité, la transparence et la loyauté, contraignant pour l’ensemble des membres de la Fédération et de leurs propres adhérents. Sur le plan technique, la méthode reste proche de l’école américaine (test préalable du concept sur une unité pilote pendant une période raisonnable, transmission d’un savoir-faire substantiel, identifiable et secret, information précontractuelle écrite remise au candidat avant signature) mais l’accent est mis sur l’autorégulation par la profession plutôt que sur le seul rapport contractuel bilatéral.
Chaque association nationale garde la liberté d’ajouter des extensions adaptées à son marché, à condition qu’elles ne contredisent pas le socle commun. Cette articulation entre unité continentale du code et souplesse d’application nationale est précisément ce qui manque encore à l’Afrique.
En pratique, structurer une entreprise « à l’européenne » ajoute, au socle technique commun avec l’école américaine, une couche d’adhésion professionnelle et de conformité déontologique :
- Test du concept sur une « période raisonnable ». Le Code européen de déontologie n’impose pas de durée chiffrée uniforme, mais exige une exploitation pilote suffisamment longue pour vérifier la viabilité du concept ,dans la pratique française, souvent alignée sur un an d’exercice au minimum.
- Caractérisation juridique du savoir-faire. Le savoir-faire transmis doit être substantiel (utile et significatif), identifié (décrit de façon suffisamment complète pour être vérifiable) et secret (non immédiatement accessible), trois critères directement issus du droit européen de la concurrence et repris par les législations nationales.
- Rédaction du document d’information précontractuelle (DIP). Sur le modèle de la loi Doubin en France, ce document (comptes du franchiseur, état du marché local, liste des franchisés du réseau, historique de l’enseigne) doit être remis au candidat un délai fixe avant signature (vingt jours en droit français) ou avant tout versement de somme d’argent.
- Adhésion à la fédération nationale et souscription au code de déontologie. Le franchiseur s’engage formellement (souvent par une charte signée) à respecter les principes de bonne foi, de transparence et de loyauté envers ses franchisés, sous peine d’exclusion de la fédération.
- Rédaction du contrat de franchise sous droit commercial national, incluant clauses de territoire exclusif, de non-concurrence post-contractuelle, de durée et de renouvellement, de cession et de fin de contrat.
- Mise en place d’instances d’animation du réseau (comités ou conseils de franchisés consultatifs) qui matérialisent, au niveau de chaque enseigne, la logique collective et participative propre à l’école européenne.
L’école asiatique : l’ancrage réglementaire national et le partenariat local obligé.
Moins souvent citée dans les colonnes spécialisées, l’école asiatique (illustrée notamment par la Chine et le Japon) structure la franchise autrement : par un verrou réglementaire national préalable plutôt que par la seule autorégulation professionnelle.
En Chine, un franchiseur (obligatoirement une personne morale) ne peut proposer de franchises qu’après avoir exploité en propre au moins deux établissements pendant un an minimum, où que ce soit dans le monde (la fameuse règle dite « 2+1 »), et doit ensuite enregistrer chaque contrat auprès de l’administration commerciale locale dans un délai de quinze jours.
Un franchiseur étranger doit généralement passer par une implantation locale, société à capitaux étrangers ou coentreprise (joint-venture), avant de pouvoir déployer son réseau, l’entrée directe depuis l’étranger restant l’exception.
Au Japon, la structuration passe presque systématiquement par un partenaire local, master-franchisé ou associé en joint-venture, tant les standards d’exigence client, de service après-vente et de codes relationnels professionnels sont spécifiques ; à peine 10 % des réseaux étrangers qui s’implantent en Asie choisissent le Japon en direct.
Dans les deux cas, l’école asiatique fait primer une logique de souveraineté réglementaire et de médiation locale obligatoire sur la logique occidentale d’autorégulation contractuelle, une philosophie qui, transposée à l’Afrique, résonne directement avec l’idée d’un ancrage endogène du modèle.
En pratique, la structuration « à l’asiatique » repose sur un parcours administratif préalable, davantage que sur un contrat privé auto-suffisant :
- Justification d’une expérience d’exploitation directe. En Chine, la règle « 2+1 » impose au franchiseur de prouver l’exploitation en propre d’au moins deux établissements pendant un an avant toute autorisation de franchiser — peu importe le pays d’origine de cette expérience.
- Constitution obligatoire d’une personne morale locale. Que ce soit sous forme de société à capitaux étrangers (WFOE) ou de coentreprise avec un partenaire local, l’implantation juridique sur le territoire précède, et non ne suit, le déploiement du réseau.
- Dépôt et information précontractuelle encadrés par l’administration. Le franchiseur doit remettre au candidat franchisé un dossier d’information réglementé un délai fixe avant signature, puis enregistrer chaque contrat conclu auprès de l’autorité commerciale compétente, généralement sous quinzaine.
- Recherche et validation d’un partenaire local. Au Japon en particulier, la sélection d’un master-franchisé ou d’un associé de coentreprise capable de porter les standards de service attendus par la clientèle locale constitue une étape aussi déterminante que la rédaction du contrat lui-même.
- Adaptation contractuelle aux exigences réglementaires sectorielles. Selon le secteur (restauration, distribution, services), des autorisations ou normes spécifiques nationales viennent se superposer au contrat de franchise proprement dit, contrairement à l’approche américaine où le contrat privé prime largement sur l’intervention administrative.
Tableau comparatif : trois grammaires, une même finalité.
| Étape de structuration | École nord-américaine | École européenne | École asiatique |
|---|---|---|---|
| Validation préalable | Unité pilote rentable | Unité pilote sur période raisonnable | Deux unités exploitées un an minimum (Chine) |
| Nature du savoir-faire | Manuel opératoire détaillé | Savoir-faire substantiel, identifié, secret | Savoir-faire + conformité sectorielle locale |
| Information précontractuelle | Franchise Disclosure Document | Document d’information précontractuelle (DIP) | Dossier réglementé + enregistrement administratif |
| Implantation juridique locale | Optionnelle (master franchise) | Optionnelle selon les pays | Obligatoire (société locale ou joint-venture) |
| Autorité de contrôle | Contrat privé + régulateurs étatiques (FTC) | Fédération professionnelle + droit national | Administration commerciale nationale |
| Philosophie dominante | Traçabilité contractuelle individuelle | Autorégulation collective de la profession | Souveraineté réglementaire et médiation locale |
Ce tableau, en creux, dessine déjà les briques que l’Afrique devra un jour assembler à sa manière : la rigueur documentaire de l’unité pilote et du manuel opératoire (école nord-américaine), l’autorégulation fédérative par une déontologie commune et déclinable (école européenne), et le réflexe d’ancrage réglementaire national assorti d’un partenariat local (école asiatique).
Ce que ces trois écoles disent, en creux, de l’Afrique.
C’est cette logique fédérative (associations nationales fortes, fédérées sous une organisation continentale dotée d’un code opposable, à mi-chemin entre l’école européenne et l’école asiatique) que la Pan African Franchise Federation (PAFF), créée en mai 2013 sous l’impulsion de la FASA, a tenté de répliquer à l’échelle du continent.
A ce jour des initiatives plus inclusives pour la promotion de la franchise à l’échelle panafricaine reprennent du terrain.
Une étude commandée dès 2003 par la Banque africaine de développement avait déjà posé les bases de cette réflexion, en évaluant les systèmes de franchise africains à l’aune des meilleures pratiques internationales et en explorant les formats les mieux adaptés au contexte local.
Plus de vingt ans après cette étude, le constat reste que ces trois écoles (nord-américaine, européenne, asiatique) n’ont, prises isolément, produit aucune doctrine réellement endogène pour l’Afrique.
Elles demeurent des grilles de lecture élaborées ailleurs, puis transposées, avec plus ou moins de succès, sur des économies informelles, multi-monétaires, multilingues et à la démographie explosive.
Sur le terrain, cette transposition se traduit très concrètement : un opérateur ivoirien ou marocain qui veut structurer sa propre enseigne en franchise doit aujourd’hui piocher, seul et sans référentiel continental unifié, entre le formalisme documentaire américain, la charte déontologique européenne et l’exigence d’ancrage local asiatique, sans qu’aucune de ces trois grammaires n’ait été pensée pour l’informel, le multi-monétaire ou le multilingue africains.
Or c’est précisément dans l’articulation des trois (la rigueur documentaire américaine, l’autorégulation collective européenne, et le verrou réglementaire national assumé du modèle asiatique) que pourrait se loger une quatrième voie, africaine celle-là : homogène dans son socle déontologique et technique, mais endogène dans son ancrage réglementaire et institutionnel.
POURQUOI LE COPIER-COLLER INSTITUTIONNEL NE SUFFIT PLUS?
Trois angles morts structurels ressortent de cette analyse.
1. Un déficit de financement chronique. L’accès au crédit reste le premier verrou identifié par tous les observateurs, qu’il s’agisse de l’IFA ou des fédérations locales.
Or les grandes institutions financières panafricaines existent déjà et montent en puissance : la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) affichait fin 2025 des actifs totaux et engagements dépassant 48,5 milliards de dollars, pour environ 8,4 milliards de dollars de fonds propres, et pilote un Fonds d’ajustement de la ZLECAf doté de 10 milliards de dollars pour accompagner les États dans la mise en œuvre du commerce continental — dont déjà un milliard de dollars engagé spécifiquement pour financer le secteur privé africain.
Ces institutions financent aujourd’hui l’énergie, les infrastructures, l’agro-industrie, l’automobile ou même le cinéma panafricain; mais aucun véhicule de financement dédié, standardisé et continental n’existe encore spécifiquement pour l’acquisition de franchises locales ou l’essaimage de master-franchises africaines.
Ce vide devient particulièrement parlant lorsqu’on le compare, école par école, aux dispositifs institutionnels dont bénéficient concrètement les franchiseurs et franchisés ailleurs; la preuve que le copier-coller des seuls textes réglementaires, sans l’architecture de financement qui les accompagne, ne suffit pas à faire vivre un modèle :
- Aux États-Unis, la SBA (Small Business Administration) tient un Franchise Directory recensant les enseignes pré-validées éligibles à ses prêts garantis ; seules les franchises inscrites à ce répertoire peuvent bénéficier d’un prêt SBA 7(a), avec des montants pouvant atteindre cinq à cinq millions et demi de dollars selon le programme retenu, et environ un dixième de l’ensemble des prêts SBA va aujourd’hui à des franchisés.C’est un guichet dédié, mutualisé au niveau fédéral, spécifiquement pensé pour lever le verrou de la reconnaissance bancaire du modèle franchisé.
- En Europe, ce ne sont pas les fédérations professionnelles mais l’appareil bancaire communautaire qui joue ce rôle : la Banque européenne d’investissement et son bras dédié aux PME, le Fonds européen d’investissement, offrent des prêts et du capital-risque aux entreprises, relayés par des programmes comme COSME, qui garantit des prêts aux petites et moyennes entreprises. Le programme InvestEU a ainsi permis, ces derniers mois, de débloquer plusieurs centaines de millions d’euros de financement pour des PME espagnoles, suédoises ou italiennes via des banques nationales partenaires — un mécanisme de garantie qui abaisse mécaniquement le risque perçu par les banques commerciales locales, y compris pour des réseaux de franchise.
- Au Japon, la Japan Finance Corporation (JFC), institution financière publique adossée à l’État, accompagne la croissance des PME et micro-entreprises en s’appuyant sur ses programmes de prêts et d’assurance-crédit, en complément des banques privées ; près de 90 % de ses prêts portent sur des montants de dix millions de yens ou moins, et ses financements aux jeunes entreprises peuvent être accordés sans garantie ni caution, à taux réduit et sur une durée de remboursement pouvant aller de cinq à quinze ans — un filet que l’école asiatique adosse systématiquement à son exigence d’implantation locale préalable.
Ces trois guichets nationaux ne sont pas des cas isolés : ils se doublent, dans chaque zone, de dispositifs plus fins qui montrent à quel point le financement de la franchise y est devenu une filière organisée à part entière, et non un simple à-côté du droit commercial.
- Toujours aux États-Unis, au-delà du seul répertoire SBA, l’IFA pilote elle-même depuis 1991 le programme VetFran : plus de 650 enseignes s’engagent volontairement à recruter d’anciens militaires comme franchisés, avec des avantages qui vont de la réduction du droit d’entrée à un accompagnement dédié. Ce dispositif professionnel se double d’un levier public : le programme fédéral SBA Veterans Advantage, qui réduit ou supprime les frais de garantie sur les prêts accordés à cette population. C’est la démonstration, à l’échelle d’un seul pays, de ce qu’un guichet à deux étages — fédération professionnelle d’un côté, institution financière publique de l’autre — peut produire : exactement l’articulation que la Kenya Franchise Association appelait de ses vœux pour l’Afrique avec son projet de comité national réunissant l’État, la Banque africaine de développement et la communauté financière locale.
- En Europe, et en France en particulier, au-delà de la BEI et du FEI mobilisés à l’échelle communautaire, la quasi-totalité des grands réseaux bancaires nationaux se sont dotés d’un « pôle franchise » interne. BNP Paribas a structuré au sein de sa Banque Commerciale un dispositif dédié qui accompagne à la fois les franchiseurs et les franchisés, avec une double mission de veille sectorielle sur les enseignes et de centralisation des dossiers de financement avant leur affectation aux agences de proximité. Ce pôle travaille avec plusieurs centaines de réseaux franchiseurs référencés. Société Générale, la Banque Populaire, la Caisse d’Épargne, le CIC ou le groupe Crédit du Nord ont constitué des structures comparables, et il existe même un établissement entièrement spécialisé, la Franchise Bank, qui se décrit comme une banque d’affaires dédiée au financement des têtes de réseau. Cette densité d’acteurs bancaires spécifiquement formés au modèle de la franchise (et non de simples chargés de clientèle PME généralistes) est elle-même un produit de la maturité du secteur, entretenue par des décennies de présence au salon Franchise Expo Paris et de dialogue avec la Fédération française de la franchise.
- En Asie, à côté du Japon, la Corée du Sud illustre une autre déclinaison du même réflexe : des banques commerciales comme KEB Hana Bank proposent une ligne de crédit non gagée réservée aux exploitants de marques franchisées que la banque a elle-même pré-homologuées (de grandes enseignes de restauration et de distribution) avec des plafonds de financement pouvant atteindre l’équivalent de plusieurs centaines de milliers de dollars pour l’installation ou l’exploitation. En parallèle, l’agence publique coréenne de développement des petites entreprises finance un programme de soutien à la structuration en réseau franchisé, pris en charge par étapes (enseignes émergentes, en croissance, ou en co-développement avec leurs franchisés) pour aider une PME locale à devenir tête de réseau. Le principe rejoint celui de l’école asiatique décrite plus haut : la reconnaissance bancaire du modèle franchisé y est conditionnée à un travail préalable d’homologation, publique ou privée, de l’enseigne elle-même.
Dans chacune de ces zones, la structuration réglementaire de la franchise (documentation, DIP, enregistrement) s’accompagne ainsi d’un guichet de financement institutionnel dédié (professionnel, bancaire ou public, souvent les trois à la fois) qui transforme le formalisme juridique en accès réel au crédit.
C’est précisément cette seconde brique (et non les seuls textes) que l’Afrique n’a pas encore répliquée : importer le vocabulaire contractuel américain, le code déontologique européen ou l’exigence d’homologation asiatique, sans construire l’équivalent d’un pôle franchise bancaire, d’un guichet Afreximbank ou d’une agence nationale dédiée à l’acquisition de franchises, revient à copier la grammaire sans la banque qui la finance.
2. Une fragmentation réglementaire. La diversité des droits commerciaux nationaux, l’absence quasi générale de loi-cadre sur la franchise, et la coexistence de zones économiques distinctes (UEMOA, CEDEAO, zone CFA, marché anglophone, Maghreb) rendent difficile toute harmonisation spontanée. Le rôle de l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI) dans la protection des marques, brevets et dessins industriels demeure déterminant pour sécuriser les enseignes locales, mais reste insuffisamment articulé avec les dispositifs contractuels de franchise proprement dits.
3. Une dépendance persistante à l’expertise importée. Plus de 80 % des franchises présentes sur plusieurs marchés africains francophones restent des enseignes étrangères. Le savoir-faire en structuration (rédaction des contrats, animation de réseau, formation des franchisés, contrôle qualité) reste majoritairement détenu par des cabinets et consultants extra-africains, alors même que l’investissement dans les compétences nationales est identifié par les acteurs du secteur comme une condition essentielle pour garantir une qualité de service conforme aux standards internationaux.
CE QUE L’AFCFTA ET LES INSTITUTIONS FINANCIÈRES AFRICAINES RENDENT POSSIBLE.
Le momentum institutionnel n’a pourtant jamais été aussi favorable.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ambitionne de faire progresser les exportations intra-africaines de plus de 20 % sur une décennie, en intégrant des marchés fragmentés et en renforçant les chaînes de valeur régionales.
L’Union africaine s’appuie par ailleurs sur le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), lancé par Afreximbank, pour fluidifier les transactions transfrontalières. La banque a également mis en place, avec l’Université américaine du Caire et le secrétariat de la ZLECAf, des programmes de formation certifiante destinés à bâtir une nouvelle génération de professionnels du commerce et de la finance intra-africains, dotant les entreprises d’outils concrets pour identifier des opportunités commerciales et naviguer dans l’environnement du commerce international.
Ce type d’architecture (banque continentale, secrétariat de la ZLECAf, partenariat académique, certification professionnelle) est précisément le gabarit qui manque à la franchise africaine.
Rien n’empêche aujourd’hui de le répliquer secteur par secteur : une Académie panafricaine de la franchise, une certification continentale des franchiseurs et master-franchisés, un guichet de financement dédié logé auprès d’Afreximbank, de la Banque africaine de développement ou des banques commerciales régionales, et un corpus déontologique unique, décliné localement mais opposable partout, sur le modèle du Code européen.
VERS UNE DOCTRINE AFRICAINE : HOMOGÈNE, ENDOGÈNE, CERTIFIÉE.
L’enjeu n’est pas de rejeter les modèles nord-américain et européen car leur maturité contractuelle et leur rigueur déontologique restent des références utiles.
L’enjeu est de refuser la simple importation et de bâtir, à partir de ces références, un référentiel réellement africain, pensé pour les réalités du continent : multiplicité des devises et des régimes fiscaux, poids de l’informel, diversité linguistique, disparité des systèmes bancaires; mais aussi tenir compte des atouts spécifiques, comme le dynamisme démographique, l’urbanisation rapide, la digitalisation des paiements, et la montée en puissance d’investisseurs institutionnels africains organisés en véritables sociétés commerciales structurées.
En Côte d’Ivoire, des groupes comme Prosuma ou CFAO pilotent déjà plusieurs enseignes en franchise sur le continent, illustrant l’émergence d’une personne morale multi-franchisée, structurée à l’échelle industrielle, dans le paysage franchisé africain.
Trois piliers ressortent de cette analyse pour bâtir ce mécanisme homogène et endogène :
- Une gouvernance fédérative resserrée, où la Pan African Franchise Federation (dont l’activité reste aujourd’hui en veille, à mesure que d’autres initiatives continentales émergent en parallèle ; elle aussi devra, pour jouer ce rôle, se structurer selon une logique hybride et endogène plutôt que par simple copier-coller institutionnel, un chantier que notre rédaction se propose d’explorer dans de prochaines analyses) jouerait pour l’Afrique le rôle que joue l’EFF pour l’Europe : un code de déontologie unique, décliné et adapté par chaque association nationale (FASA, Fédération Ivoirienne de la Franchise, associations marocaine, égyptienne, kényane, nigériane…), mais non contradictoire d’un pays à l’autre.
- Un adossement institutionnel bancaire et commercial continental, associant Afreximbank, la Banque africaine de développement, les banques commerciales panafricaines et le secrétariat de la ZLECAf, pour créer des lignes de financement dédiées à l’acquisition de franchises et à l’essaimage de master-franchises locales — en reprenant le principe du Comité national de développement de la franchise déjà proposé au Kenya.
- Une certification panafricaine des professionnels de la franchise (franchiseurs, master-franchisés, consultants, juristes) délivrée conjointement par les fédérations locales, la PAFF et un pôle académique continental, sur le modèle des programmes certifiants déjà déployés par Afreximbank en matière de commerce et de finance. Cette certification aurait vocation à faire émerger, enfin, une expertise africaine de la structuration, capable de rivaliser avec les cabinets internationaux et de retenir sur le continent la valeur aujourd’hui captée ailleurs.
CE QU’IL RESTE À TRANCHER.
Cette ambition se heurte à des questions non résolues, que la profession devra arbitrer collectivement : qui doit porter la légitimité de la certification — les associations nationales, une association panafricaine, ou une autorité adossée à l’Union africaine ?
Comment financer cette architecture sans reproduire une dépendance à des bailleurs non africains ?
Et surtout, comment concilier l’exigence d’harmonisation continentale avec la diversité réelle des droits des affaires, des monnaies et des niveaux de maturité des marchés du Maroc, déjà fort de 745 réseaux, à des marchés naissants comme la Côte d’Ivoire, encore en phase de structuration ?
Les briques existent déjà : des associations nationales actives, une fédération continentale, des institutions financières panafricaines solides et une Zone de libre-échange continentale en plein déploiement. Il manque l’architecture qui les relie.
Faute de la construire elle-même, l’Afrique continuera de faire croître un secteur à trois chiffres… sur des fondations dessinées ailleurs.
Sources consultées pour cette analyse
International Franchise Association (franchise.org), VetFran, Franchise Association of South Africa (FASA), Pan African Franchise Federation, European Franchise Federation, Fédération Ivoirienne de la Franchise, Côte d’Ivoire Franchise, African Export-Import Bank (Afreximbank), Agence de Presse Africaine (APAnews), Sénégal Franchise, Abidjan.net, BNP Paribas (pôle franchise), KEB Hana Bank (Corée du Sud), Korea Small Enterprise and Market Service (소상공인시장진흥공단).
Article rédigé dans le respect du code de déontologie journalistique : vérification croisée des sources, distinction claire entre faits établis et analyse, et présentation équilibrée des positions des différents acteurs cités.
Article rédigé par la Rédaction d’Africa Franchise Forum Magazine
© Éditions Prescicom SARL, Abidjan, Côte d’Ivoire